Le Rossignol Boueux

 

Pouah! C’est quoi cette merde! Pouah! J’ai de la terre plein la gueule! J’ai la gueule pleine de terre! De la terre? Et mon lit? Je suis trempé. Où suis-je? De la terre, de l’herbe, et qui me caresse l’auriculaire? Poupoute? Merde! Un lombric autour de mon auriculaire! Je ne suis pas dans mon lit, ce n’est pas ma chambre, ce n’est pas mon ficus, c’est un chêne géant! Je suis… Je suis à plat ventre, le visage enfoncé dans la végétation, la bouche ouverte sur la terre et les herbes. Je baigne dans la rosée.

Ça m’a l’air d’un parc, d’un square, il n’y a personne. Est-il tôt? Je ne vois pas de rue. Levons-nous. Voilà. Sourire debout. Sourire à tout ce qui m’arrive. Je souris, et maintenant, je marche. L’avenir est en marche! Poussez-vous citoyens, les armées victorieuses rentrent au bercail!

Enfin, un banc. J’ai la tête traversée par un réseau complexe de canalisations où coule de l’alcool pur, à moins que ce ne soit la cocaïne de Toto-the-big-O. Canaux complexes, et pourtant, je n’y ai rien jeté depuis des… Des quoi, au juste? Pas de cocaïne depuis des jours, ou des années? Pas d’alcool depuis quand? Rappelons-nous. Rappelons-nous une petite, toute petite chose. Hier par exemple. Facile, c’était hier. Oui. Ça me vient. J’ai quitté le boulot comme d’habitude, légèrement après dix-huit heures, et je suis rentré chez moi, où j’ai mis le couscous au tofu à chauffer. Non. Ça, c’est ce que j’aurais voulu faire. C’est ce que j’aurais fait si Poupoute n’avait pas eu à travailler si tard. J’ai plutôt appelé les copains, nous avons bu un coup, mangé un steak-frites. En rentrant, je me suis acheté un magazine, je le feuilletais sans me presser, le pas gai, je sifflotais, je souriais d’un œil aux jeunes femmes, étonné et ravi de ce lien si direct entre les nerfs optique et pudendal.

La dernière image, elle me revient, c’est celle de cette femme que j’ai croisée tout l’hiver, camouflée sous sa canadienne. J’ai pris l’habitude de lui dire bonjour Madame, et elle, elliptiquement, Monsieur (on est fort poli dans ma rue). Mais là, je ne l’ai pas reconnue. Un jeans, un t-shirt tout simple, cette brune d’au plus trente et un ans et trois mois, m’a coupé le sifflet. Monsieur, qu’elle me lance, mais moi, pris au dépourvu, je cherche, je veux lui offrir autre chose que bonjour Madame, quelque chose de poli, certes, mais un brin plus chaleureux, sans être vulgaire ou séducteur, et il ne me vient que vous êtes joliment méconnaissable, mais ce n’est qu’une idée qui me bouscule, je la garde pour moi, c’est grotesque et je cherche un peu plus et je ne trouve rien et il n’y a plus rien, plus rien du tout. Alors je lui dis, bonjour Madame, et je ne sais même pas si je me suis rendu à Madame, peut-être pas, je n’ai plus aucun souvenir postérieur au jour de bonjour.

Enfin, quelqu’un, là, au bout de l’allée. Il se dirige vers moi. Il ne m’a pas vu, je ne crois pas, il progresse en observant son pouce droit, comme si c’était une des merveilles de la ville! Je ne distingue pas son visage, mais visiblement c’est un professionnel du clair de lune et des bancs publics. Un prince de la cloche! Je lui demanderai où je suis, où est ma rue, qui sait, peut-être a-t-il assisté à mon atterrissage ici. J’espère que je n’ai pas envahi importunément son territoire, que je ne représenterai pas une menace à ses yeux, car on dit, oui on dit, ces gens sont parfois véhéments dans l’expression de leurs sentiments, il pourrait s’effrayer, se scandaliser, s’insurger contre ma présence sur ce banc à cette heure-ci! Monsieur le juge, il n’avait pas conscience de ses actes au moment du crime, et c’est vite classé, rangé, on institutionnalise, médicamente, tourmente et libère assez vite, pendant que le tué reste tué.

Soyons prudents, réfugions-nous derrière le banc. Ainsi, à moins d’être un athlète, et sa démarche m’indique le contraire, il ne pourra m’atteindre, et j’aurai tout loisir de disparaître entre deux bosquets avant qu’il ne me trucide bien innocemment. On s’évitera ainsi des frais judiciaires et hospitaliers, en ces temps de restrictions budgétaires.

Me voilà protégé, et le voici, devant moi. Il ne m’a toujours pas vu, le bigleux. Impossible qu’il ne me voit pas, je suis là, et maintenant, j’agite les bras. L’impertinent, il continue son chemin! Hey! Monsieur! Où est-ce? Où est-ce? Je voulais dire où suis-je, mais bon, il réagit, il relève le menton. Oh!

Je recule d’un pas, mon pied glisse sur l’herbe trempée, je me pète le coccyx! Qu’est-ce que c’est? C’est laid! C’est dégoutant! C’est effrayant! D’abord, ce n’est pas un homme, c’est une femme. Le visage ressemble à un visage, en l’observant une deuxième fois, on y discernerait de la normalité, et même, de la banalité. Une femme dans la jeune quarantaine, le genre de visage que portent volontiers les politiciennes, les comédiennes et ma cousine. Le problème, c’est l’ensemble! Ce visage est monté sur un corps pourri. Littéralement en putréfaction. Ça sue, ça serre la gorge, ça sent le rat mort. D’ailleurs, on ne voit rien du corps. Il est enfoui sous des vêtements eux-mêmes à peine perceptibles : le visage semble greffé sur un ensemble gluant, sur une masse gélatineuse qui remue avec des bruits de succion. Tout, et même les cheveux, est couvert d’une boue fétide, brunâtre.

On m’a drogué ou je suis fou ou j’ai une insuffisance rénale? La femme, que j’appellerais la chose si ne je craignais les penchants inquisitoriaux de ma Poupoute, tremblote paisiblement devant moi, immobile depuis que je me suis fait remarquer. Je réalise, ça m’en a pris du temps, que je suis irrespectueux à la dévisager comme je le ferais d’un babouin au zoo. Alors je me lance, malgré la nausée qui me picote de ses petites secousses tyranniques. Pardon Madame, je me suis égaré, j’ai trop bu hier, simplifions mon histoire, je me suis réveillé ici, à l’instant, et c’est trop bête, mais où suis-je? Pas un mot, pas un geste. Ma gélatineuse parle peut-être une autre langue. Do you… Elle remue. Ses lèvres frémissent. C’est pas trop tôt, je sentais monter une petite frayeur. Mais… Que fait-elle? Elle siffle? Elle siffle. Cette inconnue me regarde avec une attention humaine, mais elle siffle. Madame? Elle se détourne lentement, et poursuit son chemin, dans les flocs et les flacs des masses molles qui lui battent les flancs, sifflotant un air sauvage, une sorte de complainte ornithologique.

Madame? J’insiste. C’est le seul être dans le paysage, je ne vais pas abandonner ainsi un espoir de me sortir d’ici, de retrouver mon chemin! Mada… Je ravale ma dernière syllabe, je les ravalerais toutes si je pouvais. La boueuse serre de son poing gauche, dans son dos, une arme antique, une sorte de dague à poignée d’or semblable à celle de la Clytemnestre de Guérin. Je suis horrifié. Des gouttes de sang frais gonflent à l’extrémité de la longue lame, tombent derrière elle à mesure qu’elle avance et marquent son chemin de repères hémoglobiniques. Qui a-t-elle tué? C’est une psychopathe en train de s’exprimer et de stimuler sa créativité! Pourquoi m’a-t-elle épargné? Vite, sonner l’alerte!

Je me raisonne. Si je file tout droit, je finirai par sortir de ce parc. Je saurai bien me repérer. Il y aura une rue, des passants, j’aviserai. Comme un boy-scout, je marche en veillant à garder le soleil à ma droite. J’ai presque envie de siffloter, mais je revois aussitôt ma gluante, et je crache. Je poursuis mon chemin. J’avance. J’avance encore un peu plus. Une inquiétude me chatouille les narines. J’éternue. Où suis-je? Merde! Après je ne sais combien de minutes de marche, je bute contre un banc. C’est mon banc! Comment est-ce possible? Soleil! Mais que fait-il à gauche? Je veillais à ce qu’il… Bon, j’ai tourné en rond, je suis un bel incapable. Il y a le banc, il y a les gouttes de sang, et moi? Moi, je veux mon lit et ma Poupoute.

Recommençons! Je pars droit devant, soleil à ma droite, je ne le lâcherai pas des yeux, dussé-je marcher jusqu’à la fin des temps (j’exagère, je vais trouver une rue, héler un taxi, rentrer dormir, et d’autres appelleront les flics pour signaler la folle qui assassine ici et là). Ça y est. Voici la rue. Et les gens, les piétons. Je bondis en avant, guilleret, mais.. Abomination! Je rebondis en arrière, je me laisse choir derrière les buissons. Tous! Ils sont tous gélatineux! Tous! Tous! Pire, ils traînent tous un couteau sanguinolent dans le dos! Quel est ce cauchemar?

Je me mords la lèvre, je me tire les cheveux, je me tords les testicules : réveille-toi! Je ferme et j’ouvre les yeux, rien n’y fait : ils sont toujours là, à clapoter sur le boulevard, mes concitoyens engoncés dans leurs enveloppes gélatineuses. Et ces poignards! Et ce sang! Pourtant, tous les visages affichent une indifférence absolue, ils se déplacent sans agressivité, presque normalement. Et ils sifflent. Est-ce moi qui hallucine? Oui, c’est moi, ça ne peut qu’être moi!

Et pourquoi ça, précisément ça? Au moins, si je savais halluciner, j’aurais pu imaginer de super-zombies assoiffés de chair humaine, je serais un intrépide et invincible résistant, je tuerais les morts, je tuerais la mort et avec une super-brune qui ressemble à ma voisine, je donnerais une deuxième chance à l’humanité. Mais tout n’est pas perdu! Je vais tuer tous ces gélatineux siffleurs, et ensuite, je te retrouverai, mon héroïne brune (excuse-moi Poupoute, mais dans ce scénario tu es, toi aussi, hélas, gélatineuse).

Par où commencer? Ils sont nombreux, et bien pourvus de dagues antiques. Il me faudrait une arme automatique, quelque chose d’efficace, de rapide. Et qu’ont-ils tous à siffler? Ils me cassent le coco, je vais y perdre la raison!

Je me glisse parmi eux. Personne ne me remarque, du moins, personne ne se retourne sur mon passage. Je ne reconnais pas la rue, mais toutes les boutiques sont ouvertes, des gélatineux achètent des légumes à d’autres gélatineux, et c’est comme ça partout : des gélatineux conduisent les bus, il y en a dans chaque voiture, ils s’engouffrent dans les bouches de métro, et partout, des flacs et des flocs, c’est mou, ça ballote, ça empeste. Et ces sifflements! Taisez-vous, rossignols boueux!

On m’ignore. À ce point-ci, la seule hypothèse plausible, la seule vraisemblable, est que je suis complètement fou. Hier soir, j’ai quitté ce monde sain d’esprit, et je me suis réveillé nageant au cœur même de la folie. Je ne vois pas autre chose.

Je ne retrouve pas ma rue. Je suis las. Il me faut un lit, un banc, un petit espace pour m’y allonger. Je déambule à l’aveuglette, sonné. Je n’ose plus m’adresser aux passants, ils me siffleraient au visage! Je me traîne, de rue en rue.

Épuisé, malgré l’indécence du geste, je m’appuie contre une vitrine, le temps de me recharger. J’ai l’esprit fatigué, l’œil rivé sur mes pouces. C’est curieux, non? Mes pouces! Il faut que je reprenne mon chemin. Il faut! Il faut quelque chose, oui, il faut! Je rassemble toute l’électricité qui s’éteint en moi, et je me relève. Mais qui? Qui est-ce dans la vitrine? Mon visage, oui, je reconnais mon visage. Mais le reste? Quelle est cette masse? Je le suis! Moi aussi je le suis? Je serais donc gélatineux, moi aussi? Je serais boueux?

Ah! Mais je ne siffle pas! Bande de ploucs, je parle, moi. Messieurs, Dames, je suis un être doué de parole!

À quoi servirait-il que je leur parle, à eux, ils sifflent tous! Je me précipite dans une boutique d’appareils électroniques. Pardon, puis-je essayer ce dictaphone? Le commis siffle quelque chose sans me regarder! Qu’il aille au diable! Je déballe le dictaphone, j’y insère une pile, et j’enregistre : j’ai mangé un steak-frite hier soir et ce matin je me réveille au pays des rossignols boueux. Stop. J’écoute. Des sifflements. Que des sifflements. Bien sûr! Tout autour, ça siffle en permanence! Et tellement fort qu’on n’entend pas ma voix. Tant pis pour l’honnêteté, j’empoche discrètement l’appareil, je sors en courant, et je me réfugie dans une ruelle déserte. Qu’ils appellent les flics, je leur sifflerai une petite ritournelle!

J’écoute. Silence. Pas un siffleur dans les environs. J’appuie sur enregistrer, et j’enregistre. J’articule bien, même si c’est un peu ridicule : PAUL SOU-RIT À MA-RIE… MA-RIE LA-VE LES CHOUX… PAUL A RÉ-PA-RÉ LA MO-TO-CY-CLETTE… PAUL ET MA-RIE VONT À LA PLA-GE… Voilà, ça devrait suffire. Stop, tra la la, écoutons! Qu’est-ce que… C’est quoi cette camelote? Ça n’a pas enregistré, c’est encore des sifflements!

On est patient. On recommence. La petite lumière rouge est allumée, j’imagine que ça enregistre. Un deux… un deux… Oui, ça module. Continuons. Cette fois, c’est bon. Hum… LES SEPT CAR-DI-NAUX SPÉ-CU-LENT DE-VANT DES SPA-GHET-TIS EN PLAS-TI-QUE MAU-VE. Ça, je suis certain que personne d’autre ne l’a dit. Ce sera moi, ma voix, sans conteste. Écoutons.

Des sifflements. Connard de bidule de merde! Je lance le dictaphone sur un mur en béton. Éclaté, fini, ruiné. Ainsi, je siffle.

Et qu’est-ce que cet oiseau me veut? Donc je siffle moi aussi, mais j’ai l’impression, la très nette impression, de parler. Pourquoi, en ce cas, ne puis-je comprendre le sifflement des autres? Ont-ils, eux aussi, l’impression de parler? Que l’on se parle ou que l’on se siffle, à la limite, tant qu’on peut s’entendre! Mais, c’est qu’on ne s’entend pas.

Hey petit! D’où vient cette voix de grand-père? Première voix humaine que j’entends depuis longtemps. Hey! Personne. Et cet oiseau à flancs roux, à queue bleue? Hey! C’est lui? Pas possible… Hey petit, tu devrais pas rester là, il y a un chat qui rôde, Dupont l’a vu ce matin. S’il te tombe dessus, il va te bouffer tout rond. Moi j’te dis ça, petit, t’en fais c’que tu veux. Bye!

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