Hôtel 5e étoile

5. Les beaux souliers du député

Ça s’est passé il y a très longtemps. J’avais dépensé tout mon prêt étudiant, et j’avais un urgent besoin d’argent. Je me suis fait cireur de chaussures.
Un poste de rêve, qui m’a permis de lire je ne sais plus combien de livres. Marx, Lénine, Aristote, Platon, André Breton et Goscinny. Je travaillais seul, sous le Hilton, à deux pas de l’Assemblée nationale à Québec. Il y avait là quelques boutiques de luxe, ils appelaient ça Place Québec. J’avais deux fauteuils confortables, surélevés, où je m’asseyais lorsque je n’avais pas de clients. Pendant que je frottais les souliers, les hommes (jamais de femmes) feuilletaient mes livres. Marx laissait froid, personne n’osait tourner les pages du Capital, mais Breton faisait sourire. En quatre semaines, j’ai connu un bon tas de pieds.Des marrons et des noirs, surtout, mais aussi des blancs, rouges et bleus. Pieds voyageurs, pieds politiques du parlement voisin, pieds journalistiques et pieds curieux. En particulier, je me souviens d’une paire de pieds politiques bleus, des pieds libéraux malgré la couleur. C’était à l’époque des négociations constitutionnelles, quand un premier ministre tentait de convaincre le reste du pays que nous étions ben différents.
Je suivais l’affaire, il y avait Gil Rémillard qui jonglait avec les balles, il y avait Robert Bourassa, qui menait la parade. Voilà donc ma paire de souliers bleus, des mocassins. Je frotte avec une concentration supérieure, car messieurs-dames, le bleu, en cirage, c’est chiant. Faut utiliser une cire beaucoup moins épaisse, presque liquide (du moins à l’époque, au siècle dernier), et ça tache, et c’est long à sécher. Sauf que mes petits bleus sont joviaux, ils aiment la conversation, ils nous racontent qu’ils sont Monsieur le Député de, qu’ils siègent au Comité parlementaire sur les, et moi, hum, pas plus, j’ai l’œil sur ma brosse et je frotte. Voilà mon bonhomme qui s’informe sur ma clientèle, il veut des noms, il veut savoir quels députés ont déjà trôné là, devant moi, et moi,hum. Il m’ennuie, je vois qu’il fait de grands efforts pour s’abaisser jusqu’à mon niveau. Après tout, je me dis, je suis presque assis par terre, à ses pieds, sur les carreaux de la Place Québec. Mais ça commence à m’énerver sérieusement, vous savez ces histoires d’orgueil, je suis étudiant UNIVERSITAIRE après tout. Impossible d’expédier l’affaire en deux minutes, alors puisqu’il s’abaisse mal, à moi de m’élever convenablement. Parlons politicaillerie, me dis-je, et poliment! Comme ça, Monsieur Rémillard a bien du fil à retordre avec les autres provinces. Je lui lance ça, une généralité qui ne veut absolument rien dire, juste pour le lancer sur une autre voie. Mais à ma grande surprise, voilà les chaussures blues qui se mettent à tapoter nerveusement. Que se passe-t-il? Là-haut, une main gratte la masse frisée. Hum, Rémillard, ça me dit quelque chose. La brosse m’en tombe des mains, je répands du bleu sur le blanc des carreaux. Ce clown ne connaît pas Rémillard? Le MINISTRE Rémillard?
Mon bonhomme, ce député libéral de… ne connaît pas le ministre libéral délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes? Hey, il est de ton parti! Il est de ton gouvernement, l’ami! Là, il me semble que ses godasses bleuissent davantage. Cessez de vous trémousser ainsi, comment voulez-vous que j’achève mon frottage? Et me voilà qui lui explique qui est Rémillard, qui lui résume ce que les médias nous ont appris des négociations constitutionnelles. Oui, c’est loin d’être simple, qu’il concède. Je me sens en chute libre, comme si je venais de m’élancer du toit du Hilton vers le boulevard: comme tout bon citoyen, je n’ai jamais eu une très grande estime des politiciens, mais jusqu’à ce face à face avec les chaussures bleues, je les imaginais tous cultivés, en mesure de comprendre les situations complexes où ils devaient se débattre. Mais non. Il y avait aussi des figurants, comme mes chaussures.
Soyez bien brillantes, grâce à l’expertise inégalée sur la colline parlementaire, de Pascal Richard! Le meilleur cireur à des kilomètres à la ronde! D’ailleurs, après notre échange de niaiseries constitutionnelles, monsieur le député de, devenu plus tard, bien plus tard, maire de la xe ville du Québec, m’assura qu’il transmettrait des éloges à mon patron sur la qualité de mon travail, dont il était plus que satisfait. Merci. J’ai un avenir! Et merci pour le pourboire, quoique…  un dollar, c’est un peu radin. À l’époque où je travaillais dans cet hôtel, celui du sauna chaud, votre CHEF, lui, m’offrait cinq dollars, et seulement pour lui ouvrir la piscine après la fermeture à onze heures.

à voir

1. Frayeur bleue

2. Son chien est mort

3. Violente misère

4. Les corps chauds

 

Alicia ne connaît rien du Lac Meech, mais elle est loin d’être une figurante!

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