Hôtel 3e étoile

3. Violente misère

Ça s’est passé il y a très longtemps. Je sautais d’un emploi à l’autre, le temps de me refaire, puis je passais à des choses plus importantes. J’étudiais, je lisais, j’écrivais des poèmes pour les rats, je manifestais. C’était avant de quitter Québec pour Montréal. J’avais abouti dans un hôtel crasseux, sur la rue Saint-Vallier, dans la basse ville.
L’endroit semble avoir beaucoup changé, du moins c’est ce que je constate en visitant la rue sur Google map. Mais à l’époque, le quartier était un véritable coupe-gorge, surtout le soir. Je me souviens d’un après-midi où j’ai vu un type, devant moi, qui a cassé une vitrine, a pris quelque chose, et est parti sans se presser, cool. Dans l’hôtel, il y avait un bar à prostituées. Les clients les rencontraient là, et ils montaient aux chambres ensuite. Parfois, l’une d’elles s’attardait à la réception, où je travaillais. Elles me racontaient leurs déboires, se plaignaient les jours où les affaires marchaient mal, parlaient de leurs petits soucis. J’imagine que j’avais une gueule assez vide pour qu’on s’imagine pouvoir y déverser n’importe quoi, je l’ignore, mais c’est ce qui se passait. Un jour, ils ont embauché une lifeguard à la piscine, plus pour éviter qu’on y baise à torts et à travers que pour pratiquer le bouche-à-bouche avec d’éventuels noyés. Cette lifeguard est devenue une amie, qui m’a béqueté un temps, jusqu’à ce qu’elle se lasse et me pousse dans des bras où je devais rester des années. À l’hôtel, les femmes de chambre racontaient toutes sortes d’histoires, on peut l’imaginer, sur l’état des lits, des draps et des salles de bains. Il y avait pas mal de choses dégoutantes, ça sentait souvent la pisse, tellement qu’il y avait un grand roulement de personnel.
C’est déjà dur de gagner sa vie sans se plonger les mains dans les vices des autres du matin au soir, j’imagine. Une de ces femmes est descendue à la réception, un matin, avec une poupée gonflable dégonflée, qu’elle tenait du pouce et de l’index. Elle riait avec les autres femmes de chambre, avec n’importe qui se trouvait là. Pourquoi le mec avait-il abandonné sa dégonflée? Peut-être lui avait-il percé le cœur? Il y avait tellement de ces mecs louches dans ce bordel. Même le proprio en avait une bonne dose du côté de la cervelle. Il n’était pas rare qu’il s’arrête à la réception pour me parler de fric et de baise, il me parlait même de ses branlettes, comme un autre m’aurait raconté son weekend à la campagne. Un soir, j’étais seul à la réception. Il était trop tard pour les clients ordinaires, des fauchés qui ignoraient où ils allaient dormir, et encore trop tôt pour les clients des prostituées. Je lisais, je ne sais plus quoi, mais je crois que c’était Balzac, ou peut-être Zola. Voilà ces deux hurluberlus qui entrent en jurant, en criant, des bas de nylon sur la tête et chacun un révolver à la main. Je me dis, sont-ce de vraies armes? Je n’ai pas eu peur, pas sur le coup. Le cash! Hey, j’avais compris que vous ne veniez pas me parler de la littérature du dix-neuvième siècle, les mecs. Tout le temps, je garde l’œil sur les révolvers, j’essaie de déterminer s’il s’agit de vrais ou de faux.
Mon principal souci, c’était de ne pas avoir l’air bête. C’est bête. Comme je n’y connais rien en balistique, j’essaie de limiter les dégâts. Par bravade peut-être, en tout cas, pas pour mon patron, qui me répugne, qui oublie chaque semaine de calculer toutes mes heures de travail. Voilà. Je leur remets la caisse, celle qui sert aux transactions courantes, mais où ne conservons jamais plus de cinquante dollars. Niaise pas! On veut l’autre caisse! Bien renseignés, les coquins. Ils savaient que la recette était conservée sur place, à la réception, dans une caisse cachée dans un tiroir. Pas dans un coffre-fort, pas dans le bureau du patron, non, dans un tiroir! J’obtempère, et je leur tends la caisse aux mille richesses, et voilà mes deux lascars qui s’envolent. Et je suis rentré chez moi, tremblant comme une feuille. J’avais, soudain, grand-peur. Je voyais mes voleurs derrière chaque poteau, dans chaque encoignure. Je n’ai jamais su qui ils étaient, et j’ai perdu mon poste. Le patron estimait que j’aurais pu résister davantage, tenter de les désarmer. Oui, bien sûr monsieur. Aller vous faire voir, monsieur. Il y a plein d’hôtels à Québec, je trouverai bien un autre patron prêt à me donner deux fois rien.

à voir

1. Frayeur bleue

2. Son chien est mort

à suivre

4. Les corps chauds

5. Les beaux souliers du député

La violence est aussi enfantine, parfois:

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