Hôtel 2e étoile

2. Son chien est mort

Ça s’est passé il y a très longtemps. J’étais étudiant à Québec, et pour la première fois, j’avais décidé de ne pas revenir passer l’été chez mes parents. Il y avait une fille là-dedans, de l’amour et ce qui vient avec, mais de ça, j’en parlerai une autre fois, ou jamais. Comme d’habitude, j’avais attendu de ne plus avoir un rond pour chercher du boulot, et comme d’habitude, j’ai dû accepter la première offre. C’était dans un vieil hôtel, un poste d’ouvrier d’entretien.
Je trouvais que ça sonnait bien, ouvrier d’entretien, même si ça n’était qu’un mot. Le patron était un vieux grincheux, qui râlait du matin au soir, mais il me plaisait bien. Toujours avec Dazzy son berger allemand, jamais de bonne humeur, mais jamais déplaisant. Et, ce qui comptait pour moi, il me versait chaque semaine tout ce qu’il me devait, une première dans ma carrière de jeune employé. Je devais, selon le jour, la semaine, tondre la pelouse, balayer l’entrée, peindre une chambre, nettoyer la moquette, réparer des meubles. Cet après-midi-là, je peignais le plancher du sous-sol avec un autre étudiant, que le grincheux venait d’embaucher. Peinture à l’huile dans un espace sans aération. Les vapeurs nous sont montées au cerveau, et en moins de deux, nous étions stones, sans blague, complètement pétés. Nous riions aux éclats, nous nous tordions, impossible de se concentrer sur le boulot. Le vieux nous entend, descend nous voir. Qu’est-ce qui se passe en bas? Vous avez rien d’autre à faire qu’à rire comme des étourdis? Voir apparaître sa gueule de vieil ivrogne avec celle de Dazzy
en haut de l’escalier a redoublé nos rires. Je me tenais les côtes. Monsieur, tout s’explique. Cette peinture est composée de produits chimiques dérivés du pétrole. Je faisais le pitre, je lui expliquais cela avec un faux sérieux qui faisait se tordre davantage mon collègue, pendant que Dazzy montrait les dents, mais sans gronder. En conséquence, cette peinture dégage des gaz qui se sont infiltrés, à travers les voies respiratoires, jusqu’à notre cerveau. Une fois sur place, dans nos caboches, les gaz ont commencé à frapper nos cellules, qui se sont mises à jouer au pingpong entre elles. Vous vous en doutez, cela  a provoqué l’irrépressible rire auquel vous avez assisté et auquel vous assisterez encore. Le vieux a simplement grogné, et est remonté à la réception de l’hôtel. Plus tard, vers la fin de l’été, le collègue et moi peignons la façade extérieure, montés sur un échafaud. Il faisait chaud, nous étions en sueur, en plein soleil. En douce, nous avons monté une petite caisse de bières. Nous lancions les bouteilles vides sur le toit, pas toujours discrètement. Le vieux nous a vus, mais comme il nous payait au noir, et comme nous allions bientôt le
quitter pour retourner aux études, il nous a simplement demandé de descendre pour partager les bières avec lui. Nous avons racheté une caisse, et nous avons bu tout l’après-midi. Trois semaines plus tard, un samedi matin, le vieux m’appelle chez moi. J’ai besoin de toi, tu peux venir? J’étais endormi, mais au son de sa voix, j’ai senti que ça n’allait pas fort. Et surtout, j’ai senti dans sa voix qu’il m’aimait beaucoup. Pourquoi, je me demandais en marchant vers l’hôtel, je l’ignorais. Peut-être parce que j’étais à moitié aussi fou que lui? J’arrive donc à la réception. Toutes les lumières sont éteintes, et il est assis à sa place habituelle, dans le noir. Je m’approche, j’allume. Il a les yeux rouges. Il a pleuré? Il verse deux verres de whisky. Cul sec. Je grimace (je ne buvais que de la bière et de la vinasse à l’époque). Voilà. Moi aussi mes cellules jouent au pingpong. Dazzy est mort. Et j’ai compris toute la solitude du vieux. Je n’avais jamais vu ses fils, et je devinai qu’ils ne lui avaient pas rendu visite depuis des années, même s’ils demeuraient à trente minutes de Québec. Ça ne m’étonnait pas, et je ne les blâmerai pas. C’était un vieux con, un vieux qui ne savait pas vivre. J’ai annulé ma sortie de vélo à l’île d’Orléans et je suis monté avec lui dans son pickup, direction la Beauce. Il y possédait une parcelle de terre. C’est là que j’ai creusé la fosse de Dazzy. J’y ai glissé le sac dans lequel le vieux avait mis Dazzy, et je me suis éloigné. Le vieux s’est recueilli pendant une quinzaine de minutes, et moi je chassais les moustiques. Puis j’ai lancé la terre dans le trou, j’ai tout rebouché et nous sommes partis. Je ne lui ai pas demandé, mais je savais qu’il ne se rachèterait pas un autre chien. Il crèverait bien avant que le chien ne soit vieux.

HÔTEL 5 ÉTOILES:

à voir

1. Frayeur bleue

à suivre

3. Violente misère

4. Les corps chauds

5. Les beaux souliers du député

Oubliez Dizzy, suivez les aventures du chien Bouvard!

PAGE TITRE

Publicités

3 comments on “Hôtel 2e étoile

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s