Hôtel 1ère étoile

1. Frayeur bleue 

Ça s’est passé il y a très longtemps. J’avais dix-sept ans et j’avais trouvé cet emploi d’été, ouvrier d’entretien classe B, oui, messieurs-dames, classe B. J’avais fait des pieds et des mains pour l’obtenir ce poste, et j’en étais fier. C’était du sérieux : travailler pour une entreprise de construction et rénovation reconnue, sans compter qu’il s’agissait d’un emploi syndiqué avec un salaire décent. Mais pourquoi, classe B?

Dans notre équipe de trois ouvriers, c’était simple. Nous étions deux étudiants, deux B, sous les ordres d’un A. Le A, fort sympathique, bon esprit, nous indiquait le travail à faire, nous conduisait sur les lieux, puis disparaissait toute la journée. Il picolait, tant mieux pour lui, tant mieux pour nous, puisque jamais nous n’avions de contremaître sur le dos. Libres! Deux ados libres, à je ne sais plus combien de l’heure, mais assez pour accroître substantiellement l’intensité de nos partys du weekend. Ce jour-là, nous devions entreprendre les premiers travaux de restauration d’un hôtel abandonné depuis des lustres. Panneaux de contreplaqués aux fenêtres, pas d’eau, pas d’électricité, des débris partout. Notre A n’était vraiment pas
exigeant : faut enlever tous les carreaux sur les planchers des corridors, toutes les moquettes des chambres, faut y aller mollo, faut pas se tuer au travail, vous aurez pas le temps de terminer cet été. Jamais, ni avant ni après, je n’ai eu un patron qui me recommandait de travailler le moins possible. Bon. Tout ce qu’il exigeait, c’est que nous restions toute la journée dans l’hôtel, au cas où ses supérieurs à lui décideraient de venir vérifier les travaux. Nous voilà donc dans le premier corridor. Un peu de lumière filtrait entre les panneaux. Nous avions des pelles en alu. C’était suffisant pour soulever les carreaux, que l’humidité avait décollés depuis longtemps. Première journée, nous enlevons tous les carreaux de la première section de corridor, nous les empilons dans une benne, beau travail, bon travail. Deuxième journée, nous nous connaissons mieux, l’autre étudiant et moi, nous parlons plus que nous travaillons. Nous ne nettoyons que la moitié de la deuxième section du corridor, mais A est tout aussi satisfait que la veille. Troisième journée, nous nous aventurons dans les corridors sombres, au-delà. Nous descendons au sous-sol, où c’est vraiment noir, humide, où nous entendons fuir les rats. Génial. Nous descendons l’escalier, prudemment, à l’aveuglette. Je ne vois rien, pas même ma main. Nous tâtons le mur pour nous guider. Au bas de l’escalier, nous nous retrouvons les deux pieds dans l’eau. Pas cool. Nous remontons, et revenons le lendemain, avec une lampe de poche, chaussés de bottes.
Quand ils ont fermé l’hôtel, ils ont jeté là tout ce qui ne valait rien. Des chaises et des tables cassées, des cartons de paperasse, de la vaisselle brisée en tas. Nous identifions même un vieux sac de couchage. Sans doute l’endroit a-t-il été squatté. Étrange. Le sac est encore étendu, comme si quelqu’un devait s’y coucher, mais il est complètement pourri, rongé par les insectes ou les rats. Curieux, mon collègue baisse la fermeture éclair, ouvre le sac. Un dentier! Les dents du haut, les dents du bas, intactes. Qu’est-il advenu de la bouche, de la tête, du corps qui portait ce dentier? Trouverons-nous un squelette? À la faible lueur de la lampe de poche, ce dentier me semblait remuer, comme s’il allait s’élancer pour nous mordre, pour nous déchiqueter! Trop regardé les films de Romero. Si le dentier restait coi, par contre ça s’est mis à bouger, et pas à peu près, dans cette cave plus noire que mon pot d’encre. Les rats? Des squatters? Jusqu’à cet instant, tout avait été silencieux, et d’un seul coup, juste au moment où nous avons ouvert le sac à dos, les bruits se sont multipliés, devant, derrière, partout. L’écho sur les murs a sans doute exacerbé
l’impression de se retrouver au milieu d’êtres indéfinis. Qui est là? J’ai vraiment dit cela, mais évidemment personne n’a répondu. Je crois que ni mon collègue ni moi ne voulions être celui qui déciderait de battre en retraite et de remonter au rez-de-chaussée. L’orgueil de 17 ans. Je l’entraîne plutôt plus avant, vers le point d’où nous provenaient les sons les plus intenses. Ça n’étaient pas des bruits de pas, pas nécessairement. Ça ressemblait parfois à des choses qu’on déplace, parfois à un sifflement. Soudain, à moins de dix pas, une bouteille ou un pot en verre éclate au sol. Tous les deux nous crions et nous reculons d’un pas, mais comme c’est encombré d’un fatras incroyable, nous nous retrouvons le cul dans l’eau. Et c’est à ce moment que nous avons vu passer une lueur au-dessus de nos têtes. Ne riez pas. Ça ressemblait à un fantôme, et sur place, nous y avons cru. C’était une lueur blanche avec des reflets bleuâtres, élancée, comme un grand voile sans tête. Je suis trempé. Enfin une bonne raison pour remonter.
Là-haut, nous n’en avons pas reparlé, sauf que le lendemain, nous sommes redescendus pour nous assurer que la lueur provenait d’un interstice dans la fondation, par où un rayon de soleil se serait faufilé. Nous avions besoin d’une explication. Mais il n’y avait plus de lueur aux teintes bleuâtres, ni ce jour-là, ni les suivants. Nous avons tout de même fini par découvrir une infime brèche dans le béton, qui selon l’angle des rayons du soleil, pouvait laisser pénétrer de la lumière. Sauf que cette lumière, jamais ne s’est rapprochée de ce que nous avions vu. Et vers la fin de l’été, comme mon collègue voulait montrer le sac de couchage à A, nous nous sommes rendu compte qu’il avait disparu. Le sac et les dents avaient disparu. Allez savoir comment!

HÔTEL 5 ÉTOILES:

à suivre

2. Son chien est mort

3. Violente misère

4. Les corps chauds

5. Les beaux souliers du député

N’ayez pas peur… Alicia est dangereuse, mais pas effrayante:

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